Il était une fois dans l’Ouest… de la bibliothèque
9 juin, 2009
La chaleur est écrasante. Des gouttes de sueur dégoulinent sur le front de la bibliothécaire. Sa peau colle sur son siège en plastique imitation… imitation d’une matière dont nul ne connaît le nom… Ses paupières sont lourdes, enfin plus lourdes que d’habitude. Ses gestes sont lents, sa voix presque éteinte et pourtant elle s’accroche la bibliothécaire. Elle s’accroche à l’idée que bientôt, c’est Monique qui va venir la remplacer et qu’elle pourra enfin quitter l’accueil et retrouver la moiteur de son bureau, cataloguer ses bouquins à moitié nue (mais oui, tout à fait, TOUS les bibliothécaires sont NUS quand ils sont dans leur bureau !!!).
Quand tout à coup (j’aime bien dire “quand tout à coup” mais c’est vrai qu’on a pas tous les jours l’occasion de le placer… C’est dommage je trouve)… Donc quand tout à coup, un lecteur arrive. La bibliothécaire sent qu’il veut emprunter des documents. C’est son expérience, que dis-je, son sens inné de l’humain qui le lui dit. ça et le fait que le lecteur porte péniblement 10 bouquins avec sa carte d’abonné entre les dents.
Dans un fracas assourdissant, le lecteur laisse tomber ses livres sur la banque de prêt. Il souffle, il gémit… C’est sûr, il regrette d’avoir pris ces bouquins d’art de 1500 pages chacun mais il ne peut pas perdre la face.
Le problème, c’est que le lecteur, pauvre inconscient qu’il est, a laissé choir (“choir” non plus, je ne l’utilise pas souvent… Mais comme j’ai un cheveu sur la langue, ceci explique peut-être cela !) ses documents du côté “retour” du bureau. Alors là pour les pauvres néophytes, je m’explicite un peu. Souvent dans les bibliothèques, la fonction “prêt” (là où on emprunte des livres avec sa petite carte) et la fonction “retour” sont clairement indiquées et séparées.
Mais notre bibliothécaire n’a pas de chance, dans sa structure, les deux fonctions sont rassemblées sur un même et seul bureau et séparées seulement par une ligne imaginaire symbolisée par deux minables pancartes. La bibliothécaire le sait. Donc d’habitude, elle est gentille avec les lecteurs qui ne poseraient pas leurs livres au bon endroit. D’habitude, elle lèverait son postérieur de sa chaise, elle se déplacerait latéralement de 80 cm, elle prendrait l’offrande, la soulèverait et courageusement, prendrait le chemin inverse pour enregistrer les livres et tout cela avec un sourire qui cache son désarroi à savoir “ils sont cons ces lecteurs, peuvent pas lire une pancarte !”.
ça pourrait se passer comme ça mais aujourd’hui, la bibliothécaire a chaud, la bibliothécaire en a marre, la bibliothécaire rentre en résistance.
Tout d’abord, elle reste les yeux rivés sur son ordinateur (elle regarde les derniers dessins de Gally). Malheureusement le lecteur tousse. C’est le signal, alors elle relève la tête, sourit et dit “bonjour”. Rien de plus…
La lutte est engagée : le lecteur pousse du doigt ses livres, la bibliothécaire s’enfonce un peu plus sur sa chaise. le lecteur pose sa carte sur le tas de livres et tapote avec ses doigts nerveusement sur la banque de prêt. Le bruit résonne dans la tête de la bibliothécaire. Le lecteur racle maintenant sa gorge. Il n’en peut plus. La rage le guette !
” – Oui c’est pourquoi ?demande la bibliothécaire.
- C’est pour emprunter (sur le ton “ça se voit pas connasse !”)
- c’est bien ICI…”
Le lecteur comprend la provocation. Un duel s’engage ! La bibliothécaire fait ses yeux de poissons morts (oui j’aime cette attaque). Le lecteur prend l’air hautain de Docteur D’Enfer (cf Austin Power).
Pauvre inconscient qu’il est… Il a oublié quelque chose : la bibliothécaire a tout son temps ! Du moins jusqu’à la relève de Monique. Au bout de trois longues, très longues minutes, le lecteur craque pousse ses lourds livres vers l’ordinateur de notre bibliothécaire. Celle-ci sourit, forte de cette grandiose victoire qui illumine sa journée.
Aahhhh quel beau métier tout de même !


10 juin, 2009 à 6:21
Belle victoire, BG, très belle victoire. Pour pratiquer depuis plusieurs années cette stratégie, je sais qu’elle n’est pas forcément simple et je ne t’en félicite que davantage !
10 juin, 2009 à 9:04
YES !!!
10 juin, 2009 à 9:12
Si tu continues comme ça, tu finiras chef ^^
10 juin, 2009 à 13:14
EXCELLENT billet !!!
En le lisant, j’entendais presque la musique d’Ennio Morricone avec la tension dans le regard, qui cèdera le premier ..etc..
Encore une tranche de (nos) vies traité avec la justesse du trait et le soucis de réalisme que l’on te connait, BG ; car cela, on l’a toutes et tous vécus !!
PS : j’envoie un dossier illico pour que ce blog soit reconnu d’utilité et de salut public !
Un agent du patrimoine ardennais
10 juin, 2009 à 13:19
@Fred : ne sois pas méchant s’il-te-plaît !
@Biblix : C’est exactement la musique que j’avais dans la tête en écrivant ce billet !!! En tout cas merci beaucoup
10 juin, 2009 à 21:46
Quel métier à risque, on n’imagine même pas
Alors, si en plus, on se le passe sur cette fabuleuse musique de Ennio Morricone : du pur plaisir pour l’âme
Oui, on se prend à se faire le film, digne d’un grand comique, j’adore
11 juin, 2009 à 1:20
Euh ça me fait penser que j’ai toujours Harry Potter en Anglais..ptin”"”" J’vai me prendre un coup de Sancoucaille dans les dents
11 juin, 2009 à 17:51
@HONORINE : à voir si ça fait là même chose avec une musique comme “Peau d’ane”
@Mrlours : Vilain garçon ! la bibliothécaire va sortir le fouet